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Le triomphe du 'par défaut'

Article original écrit par Kevin kelly et accessible ici.
Traduction par , publiée le 09 juin 2010.
Licence : Cette traduction est mise à disposition sous un contrat Creative Commons Creative Commons License

Une des plus grandes inventions méconnues de la vie moderne est la valeur par défaut. "Par défaut" est un concept technique, d'abord utilisé en informatique dans les années 1960 pour indiquer une norme prédéfinie. Par défaut, comme par exemple : par défaut dans ce programme pour les dates, les années sont mentionnées sur deux chiffres et non quatre chiffres. Aujourd'hui, la notion de par défaut s'est propagé au-delà de l'informatique à la culture au sens large. Il semble si peu de chose, mais l'idée de la valeur par défaut est fondamentale pour le technophile.

Il est difficile de se rappeler une époque où les valeurs par défaut ne faisaient pas partie de la vie. Mais les valeurs par défaut n'existent pas que depuis l'émergence de l'informatique, elles sont un attribut des systèmes technologiques complexes. Il n'y avait pas de par défaut à l'ère industrielle. Au début des ordinateurs, quand les plantages système étaient fréquents, et les variables étaient difficiles à saisir, une valeur par défaut était la valeur qui serait automatiquement attribuée par le système si un programme avait échoué ou lorsqu'il était chargé la première fois. C'était un truc intelligent. Sauf si un utilisateur ou un programmeur, a pris la peine de le modifier, le défaut a statué, en veillant à ce que son programme puisse fonctionner. C'est ainsi que les appareils électroniques et les logiciels ont été livrés avec toutes les options définies par défaut. Les valeurs par défaut ont été prédéfinies pour les normes attendues par les acheteurs (par exemple une tension standard aux États-Unis), ou les valeurs attendues (l'affichage des sous-titres désactivé pour les films), ou les meilleures pratiques (détecteur de virus activé). La plupart des valeurs par défaut sont utiles et correctement choisies. Nous avons maintenant des valeurs par défaut installées dans les automobiles, les programmes d'assurance, les réseaux, les téléphones, les régimes des soin de santé, les cartes de crédit, et tout ce qui est personnalisable.

En effet, quoi que ce soit qui a la moindre intelligence informatique possède une valeur par défaut incorporée. Ces valeurs par défaut sont des préjugés explicites programmés dans le gadget, le système, ou l'institution. Mais les valeurs par défaut sont plus que des hypothèses tacites qui ont toujours été présentes dans n'importe quelle chose. Par exemple la plupart des outils à main ont été fabriqués «par défaut» pour être utilisé par la main droite. De fait, en supposant que c'est forcément normal que l'utilisateur soit droitier, ce n'est jamais mentionné. De même, la forme des outils à main supposait que l'utilisateur était de sexe masculin. Pas seulement des outils : les premières automobiles ont été conçues en supposant que le conducteur était un homme. Tout ce qui est construit doit faire une supposition quant à son acheteur présumé et ses motivations, ces hypothèses sont naturellement intégrées dans la technologie. Plus le système est important, plus il faut faire d'hypothèses. Un examen attentif d'une infrastructure technologique particulière révélera les hypothèses générales qui sont inclues dans sa conception. Ainsi, l'optimisme américain, sa haute considération pour l'individu, et son penchant pour le changement sont tous enveloppés dans la conception spécifique du système américain d'électricité, des chemins de fer, des autoroutes et de l'éducation.

Mais tandis que ces biais embarqués, commun à toutes les technologies, partagent de nombreux attributs avec le concept de par défaut, ils ne constituent pas un défaut approprié. Un défaut est une hypothèse qui peut être changé. L'hypothèse de droitiers dans un marteau ou une pince, ou des ciseaux, ne pouvait pas être changée. L'hypothèse du genre d'un conducteur qui se manifeste dans la position assise dans une voiture ne pouvait pas être modifiée facilement dans l'ancien temps. Mais dans la majeure partie de la technologie moderne, ca peut l'être. La caractéristique de flexibilité des systèmes technologiques est la facilité avec laquelle ils peuvent être refaits, reprogrammés, adaptés, et modifiés en fonction des nouveaux usages et de nouveaux utilisateurs. Beaucoup de leurs hypothèses (pas toutes) peuvent être modifiées. L'avantage de la flexibilité sans fin réside dans le véritable choix que l'individu possède, si il le veut. Les technologies peuvent être adaptées à vos préférences, et optimisées pour répondre à vos propres besoins.

Toutefois, l'inconvénient de ces techniques extrêmement flexibles, c'est que tous ces combinaisons de choix peuvent devenir écrasantes. Trop de choix possibles abrutissants, et pas assez de temps pour tous les évaluer. Le spectre de 99 variétés de moutarde sur le rayon du supermarché, ou 2 356 options dans votre plan de santé, ou 56 000 coiffures possibles pour votre avatar dans un monde virtuel provoque une indécision massive et une paralysie. La solution étonnante à ce problème de choix surabondants sont les valeurs par défaut. Par défaut nous permet de choisir le moment de choisir. Par exemple, pour commencer, votre avatar est créé avec un look standard par défaut (jeune en jeans). Vous pouvez modifier chaque description par défaut plus tard. Pensez-y comme un choix dirigé. Ces milliers de variables - un choix réel - peut être géré par l'adoption de valeurs par défaut intelligentes, qui "font" un choix pour nous, mais qui nous laisse notre entière liberté de choisir à l'avenir, quand on veut. Mes libertés ne sont pas limitées mais décalées. A mesure que je deviens plus expérimenté, je reviens à mes préférences, en ajoutant, retirant, ou en modifiant un paramètre vers le haut ou vers le bas, ou en passant d'une chose à une autre. Mais jusqu'à ce que je le fasse, les choix restent cachés, hors de vue, propres, et attendant sagement. Dans un système où le concept par défaut est bien implémenté, j'ai toujours toutes mes libertés, mais mes choix sont présentés d'une manière qui encourage la prise de ces choix dans le temps - d'une manière progressive et éduquée. Les valeurs par défaut sont un outil qui permet d'apprivoiser l'augmentation des choix.
Comparons cette augmentation au marteau classique, à une automobile, ou au téléphone des années 50. Les utilisateurs n'avait que peu de choix dans la façon dont l'outil pouvait être utilisé. Des ingénieurs de classe mondiale ont passé des années à perfectionner un modèle fixe universel pour fonctionner au mieux pour la plupart des gens, et il y a encore une beauté tenace dans ces designs. L'inertie relative des objets industriels et des infrastructures a été compensée par l'accès de façon élégante et brillante pour le quidam moyen. Aujourd'hui, vous ne pouvez pas réellement faire des choix beaucoup plus sûrs pour votre téléphone qu'il y a 50 ans, mais vous pourriez. Et vous aurez plus de choix sur l'endroit où faire ces petits choix. Ces choix potentiels sont imbriqués dans la nature adaptative des mobiles et des réseaux. Mais ces choix abondants ne sont jamais apparus dans les conceptions fixes.

Par défaut est arrivé dans les domaines complexes de calcul et de réseaux de communication, mais il n'est pas exclu des marteaux ou des voitures, ou des chaussures, ou des poignées de porte d'ailleurs. Comme nous injectons de l'adaptabilité dans ces objets par leur fabrication avec des puces d'ordinateurs et des matériaux intelligents, nous les ouvrons pour aussi aux valeurs par défaut. Imaginez un manche de marteau fait avec un matériel d'adaptation qui se réforme pour la main gauche, ou pour main de femme. Vous pourriez très bien avoir la possibilité de désigner votre sexe, votre âge, votre niveau de compétence ou votre environnement de travail directement dans les petits neurones du marteau. Et si oui, alors l'outil serait fourni avec des valeurs par défaut.

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Mais les valeurs par défaut sont «collantes». De nombreuses études psychologiques ont montré que le petit effort supplémentaire nécessaire pour modifier une valeur par défaut est suffisant pour dissuader la plupart des gens de la changer, alors ils s'en tiennent à la valeur par défaut, en dépit de leur liberté inexploité. L'horloge de leur appareil photo clignote à la valeur par défaut de 12h00, ou leur mot de passe reste celui qui leur a été attribué temporairement. La dure vérité, comme n'importe quel ingénieur pourra vous le dire, c'est que la plupart des valeurs par défaut ne sont jamais modifiés. Prenez n'importe quel appareil, 98% des options resteront inchangées des préréglages en usine. Je sais de ma propre expérience que j'ai très peu modifié les préférences à ma disposition, j'ai collé à la valeur par défaut. J'utilise un Macintosh depuis le jour où il a été commercialisé il y a 25 ans et je découvre encore des réglages et préférences par défaut dont je n'avais jamais entendu parler. D'un point de vue technique, cette inertie du par défaut est une mesure de son succès, car cela signifie que les valeurs par défaut fonctionnent. Sans grand changement, les produits sont utilisés, et leurs systèmes fonctionnent.

Par conséquent, le privilège d'établir quelle est la valeur par défaut est un acte de pouvoir et d'influence. Les valeurs par défaut sont un outil non seulement pour les personnes qui apprivoisent leurs choix, mais aussi pour les concepteurs de systèmes - ceux qui fixent les préréglages - pour orienter le système. L'architecture de ces choix peut profondément modifier la culture d'utilisation de ce système. Même l'ordre des valeurs par défaut et des choix fait une différence. Les magasins de marchandises au détail le savent bien. Ils mettent en scène dans les magasins et sur les sites internet des canaux de décisions dans un ordre particulier afin de maximiser les ventes. Si vous laissez les étudiants affamés chosiir en premier le dessert plutôt qu'à la fin, cet ordre par défaut a un impact sur leur alimentation.

Chaque élément d'une technologie complexe, de son langage de programmation, de la conception d'interface utilisateur, à la sélection de ses périphériques, recèle une multitude de valeurs par défaut : le système suppose l'anonymat? Assume-t-il que la plupart des gens sont fondamentalement bons ou fondamentalement bons à rien? Ses valeurs par défaut sont définies de manière à maximiser le partage ou à maximiser le secret? Ses règles expirent-elles après une période définie par défaut ou sont-elles renouvelées automatiquement par défaut? Quelle est la facilité d'annuler un choix? Le processus de contrôle est implicite ou explicite? Combiner quatre ou cinq paramètres par défaut différents conduit à des systèmes avec des centaines de caractéristiques différentes.

Un agencement technologique identique - par exemple deux réseaux informatiques construits à partir du même matériel et des mêmes logiciels - peut produire des conséquences culturelles très différentes simplement en changeant les paramètres par défaut intégrés dans le système. L'influence d'une valeur par défaut est si puissante que cette seule valeur par défaut peut agir comme un coup de pouce minuscule qui peut influencer des réseaux extrêmement vaste set complexes. A titre d'exemple, la plupart des programmes d'investissement de retraite, telles que des sociétés de plans 401k, ont des taux de participation très faible, en partie parce que les plans ont un très grand nombre de sous-options à choisir. L'économiste comportementaliste Richard Thaler rapporte des expériences où faire une inscription automatique à un choix par défaut ("choix mandaté") a augmenté de façon spectaculaire le taux d'épargne des employés. N'importe qui pouvait se retirer du programme à tout moment, et avait toute liberté de changer les détails de son plan, mais simplement déplacer le défaut de «inscrivez-vous» à «inscription automatique» a changé la teneur totale du système. Une évolution similaire se produit si vous faites le don d'organes après la mort avec accord implicite automatique (il y a don sauf si vous refusez par avance) par rapport à l'accord explicite (il n'y a pas de don à moins que vous vous inscrivez). Un système de donateurs par accord implicite augmente considérablement le nombre de dons d'organes.

Une petite valeur par défaut est l'un des moyens par lequel nous pouvons changer le déroulement inévitable d'une innovation technologique. Par exemple, un système technique à grande échelle, tel que l'électricité de 110 volts AC, peut atteindre sa propre vitesse de crosière s'il acquiert le soutien d'autres systèmes techniques (comme les générateurs diesel, ou les chaînes de montage en usine), et que l'accélération dynamique peut aider à surclasser des systèmes antérieurs, mais à chaque noeud du réseau électrique, une valeur par défaut réside, et avec le bon alignement et des choix habiles, ces minuscules valeurs par défaut peut être utilisée pour pousser le système gigantesque vers certains Etats. Le système peut être orienté soit pour rendre facile l'ajout de nouvelles innovations, mais moins sûr, soit pour rendre difficile le changement, mais plus sûr. Les coups de pouce de minuscules valeurs par défaut peuvent façonner la manière dont un réseau peut se développer facilement, ou pas. Ou la façon dont il intègre des sources inhabituelles de puissance. Ou si elle a tendance à centraliser ou à décentraliser. La forme d'un système technologique est définie par la technologie elle-même, mais le caractère du système peut être réglé par nous.

Les systèmes ne sont pas neutres. Ils ont des préjugés naturels. Nous apprivoisons les choix en cascade nous gagnons de l'accélération de la technologie par l'introduction de petits coups de coude - en incluant délibérément nos propres préjugés (aussi appelés par défaut) dans le système ici et là. Nous exerçons des biais dans les technologies incontournables afin de les faire tendre vers nos objectifs communs - la diversité croissante, la complexité, la spécialisation, la sensibilité et la beauté.

Par défaut nous rappellent aussi une autre vérité. Par définition, une valeur par défaut marche lorsque nous - l'utilisateur ou le consommateur ou le citoyen - n'avons rien faire. Mais ne rien faire n'est pas neutre, car elle déclenche un biais par défaut. Cela signifie qu '«aucun choix» est un choix lui-même. Il n'y a pas de neutre, même et surtout, dans la non action. Malgré les affirmations de beaucoup de personnes, la technologie n'est jamais neutre. Même si vous ne choisissez pas quoi faire avec elle, elle choisit. Un système acquiert une certaine dérive et la dynamique résulte de ces distorsions inhérentes, que nous agissons sur elles ou non. Le mieux que nous pouvons faire, c'est de l'encourager.

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